ENTRETIEN AVEC GISÈLE PINEAU, PRÉSIDENTE DU JURY
Écrivaine guadeloupéenne reconnue, Gisèle Pineau est l’auteure d’une trentaine de romans, traduits en une dizaine de langues. Son dernier roman, La vie privée d’oubli, roman où se tissent les vies de femmes et d’hommes reliés par un héritage invisible de douleur, a été publié en 2024 aux éditions Philippe Rey.
Son approche d'écrivaine sensible et engagée portera sur les films documentaires un regard avisé et éclairant.
Entretien.
Pourquoi avoir accepté de présider le jury de cette 8e édition du FIFAC ?
C’est sans la moindre hésitation que j’ai accepté de présider le jury de cette 8e édition du FIFAC. Je crois que, plus que jamais, en ce 21e siècle où le virtuel s’impose partout dans nos vies, nous avons besoin du film documentaire qui éclaire et alerte sur l’état du monde en ses recoins les plus obscurs, qui témoigne, donne la parole, fait entendre des voix singulières.
Comment envisagez-vous votre rôle de présidente du jury ?
En tant que présidente, je m’attacherai à être à l’écoute de chaque membre du jury. Et je demanderai à chacune et chacun d’adopter la même attitude bienveillante et respectueuse. Je voudrais que nous cultivions la plus grande honnêteté lors de nos débats. Chaque film devra être visionné dans son intégralité et apprécié selon une grille que nous validerons ensemble.
En tant qu'écrivaine, comment appréhendez-vous le film documentaire, qui passe aussi par une phase primordiale d’écriture ?
Je suis écrivaine. J’aime les mots, la beauté de la langue. Écrire est mon mode d’expression favori. Mon écriture se nourrit de mes observations, des questions sociétales, de la grande Histoire et des petites histoires intimes et familiales. Dans mes romans, mes personnages d’encre et de papier sont inspirés du réel, de l’humain, des récits de vie, des infinies réalités de personnes de chair et de sang. J’ai exercé pendant trente-sept ans le métier d’infirmière en psychiatrie.
Dans la littérature, il y a la forme et le fond. Ce que j’écris doit être beau. Mais, je veux surtout dire quelque chose qui me semble important. Je veux toucher au cœur celle et celui qui lit. Je voudrais changer son regard s’il ou si elle a des préjugés. Je voudrais l’informer d’une situation s’il ou si elle est dans l’ignorance. Écrire est pour moi un engagement. Tous ces mots doivent servir à quelque chose. Le lecteur ou la lectrice doit s’interroger et poursuivre sa réflexion à la fin de sa lecture. Je pense qu’il en est de même au terme du visionnage d’un film documentaire. Je dois dire que les mots sous ma plume ont toujours porté des images, des paysages, des visages. Dans chaque page, je suis à la recherche de ces images. Dans le film documentaire, il me semble que les mots précèdent pareillement les images.
La thématique de l’exil traverse votre œuvre, de L’Exil selon Julia aux récits de migration plus contemporains. Chez vous, il semble être à la fois un déplacement géographique, une expérience intime et une question d’appartenance : comment trouver sa place lorsqu’on est toujours, d’une certaine manière, entre deux terres, deux histoires, deux identités ?
Il est vrai que les personnages de mes romans sont souvent confrontés à l’exil. Le thème est incontournable et récurrent chez de nombreux écrivains et écrivaines des Caraïbes, descendants de peuples lointains asservis, déportés, colonisés aux quatre coins du monde. Je viens de cette histoire. Je m’intéresse à l’humain derrière les chiffres approximatifs et la masse sans visage. Avec mes mots, j’ai besoin de montrer l’humain – hier comme aujourd’hui - quittant un monde connu pour arriver quelque part où tout est différent. J’ai besoin de creuser encore et encore ce sujet.
Tous les jours, on voit des migrants sur nos écrans. Ils fuient un pays en guerre, leur terre dévastée par une catastrophe naturelle, un séisme, un ouragan, la montée des eaux... Ils cherchent un toit ailleurs. Cherchent un moyen de vivre décemment. Nous ne connaissons pas leurs noms. Nous les voyons marcher dans des forêts, des déserts. Des milliers. Ils payent des passeurs. Se font violer, tuer, arnaquer. On a entendu dire qu’ils attendent des papiers. Ils embarquent dans des rafiots. Ils nagent pour atteindre des côtes. Ils meurent dans des océans. Qui entend réellement leurs cris ? Ensuite, ceux qui arrivent doivent s’adapter. La langue, les codes, la couleur, l’accent, le rejet, les insultes...
Le film documentaire comme le roman n’a pas fini de raconter l’humain à travers les portraits d’hommes, de femmes et d’enfants confrontés à ces situations extrêmes.
Le FIFAC met en avant des productions cinématographiques issues de la Caraïbe et de l'Amazonie. Ces territoires sont encore souvent regardés depuis l'extérieur comme des espaces « exotiques ». Comment les raconter sans reproduire ce regard extérieur ?
Nous ne sommes plus à l’époque des cartes postales. Les créateurs, artistes, écrivains, réalisateurs issus des Caraïbes ont depuis longtemps fait le choix de donner à voir la dureté de nos réalités.